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..des
raisons sentimentales
" Cette terre de Béarn était
ma mère et mon père, ce fut un langage que nous
parlions couramment et qui n'était pas le français.
Le français, c'était la langue endimanchée
aux vêtements un peu raides et sans faux plis, que l'on
nous enseignait pourtant avec amour. Nous savions manier le passé
simple et l'imparfait du subjonctif comme on le sait toujours en
Béarn alors que cet art s'est perdu dans la capitale.
Notre langue de tous les jours , celle des choses et non des
idées c'était le parler rude des ancêtres
dont chaque vocable est une concrétion de l'énergie:
la chose qui prend corps dans notre chair, l'aspérité
de la chose dans notre gorge, son volume, sa densité, sa
saveur particulière à notre
palais. Le
béarnais m'a appris à aimer dans le langage un acte
permanent d'incarnation : l'identité de celui qui dit et
de la chose dite, de la nature et de l'esprit que le verbe
connaît ensemble et fait un. Grâce à cette
langue que j'ai un peu oubliée, mais qui me demeure
toujours neuve, de sorte qu'à relire tels textes béarnais
j'éprouve de nouveau le sentiment que la genèse
vient d'avoir lieu. J'ai voué au vocable un respect bien
au-delà de son sens intellectuel, une confiance qui tient
à sa texture, à la matière dont il est fait,
à la multiplicité des sens possibles qu'elle
contient et que l'esprit pourra mettre en oeuvre.
Un mot béarnais,
c'est tout nerf et tout os, un centre de significations en
alerte, un squelette de consonnes puissantes, une
architecture dont les voyelles couvrent le vaste espace
intérieur, une articulation de rythmes souples et sûrs
comme le sens pyrénéen de la marche, un être
charnel et spirituel tout ensemble, sec comme un sarment bien
planté sur terre, sans trace de l'emphase qui empâte
d'autres parlers, mais plein d'un souffle à la mesure du
chant et si l'on veut de la rhétorique profonde, le vaste
discours de l'âme emporte l'adhésion plus que la
logique des concepts "
-Discours du
gantois Pierre Emmanuel lors de sa réception
à
l'Académie des Lettres Pyrénéennes, en
1962
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...des
raisons esthétiques
"
C’est par la langue qu’il parle qu’un peuple
révèle les caractères essentiels de son
esprit. Le béarnais construit sa phrase de telle façon
que d’un clignement d’œil ou d’un
pincement de lèvres opportun, il lui donne les sens plus
opposés . Toute la saveur de l’esprit béarnais
est dans ce parler imagé, ironique, volontairement ambigu,
permettant toujours une rétractation ou une
dérobade.
Si le béarnais n’est qu’un patois (?) ,
c'est-à-dire une déformation populaire de la langue
française, de quel mot français dérive
escarnir ? (verbe actif qui veut dire singer) et
enlurras ?(pour dire que l’on glisse involontairement
sur la glace de l’argile)=> quel est le mot français
auquel il s’apparente ? Que penser de la façon
dont nos bouviers excitent leur attelage : bè..bous…bè.
N’est-ce-pas là du grec ? => bè ,
impératif de baino ; bous au pluriel -
« Marchez bœufs, en avant ».
Et la
vieille qui crie à son âne récalcitrant « I
va ? » ne parle-t-elle pas la langue pure de
Virgile . Quand nos jeunes gens pénètrent dans
l’auberge et commandent singles cafès (un
café pour chacun) on reconnaît le singulus latin ,
qui n’a pas en français d’équivalent.
Un autre mot dont l’harmonie imitative précise le
sens ; on l’emploie pour définir le mouvement
de déchirer une toile de lin : esquissa. On entend le
bruit de la toile qui se divise . Esquissa, c’est l’aoriste
du verbe grec skitso ; esquissa =j’ai déchiré.
Quelle richesse d’expressions : chaque mot
est un prisme qui rend mille nuances différentes.
Praube (ironique ) ou pobre devient praubin, praubas, praubot,
praibinas, praubet, praubinou, praubinot, praubinin...autant de
mots différents qui font que l’on vous plaint, qu’on
vous défie, qu’on vous flatte, ou qu’on vous
méprise…Là où le Français ne
peut atteindre, que le béarnais y aille.. " -Paul
de Lagor -
Montaigne,
le bordelais, avait été sensible aussi aux
accents de notre langue: "Il y a, bien au-dessous de nous
vers les montaignes (sic!) , un gascon que je treuve
singulièrement beau, sec, bref, signifiant, ..."
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...des raisons identitaires Bien
qu'ayant subi des assauts répétés et les
outrages du temps, le béarnais demeure une langue bien
vivante, cultivant son particularisme au sein de la grande
famille occitane. C'est par notre langue que nous
nous singularisons, spécifions, avant toute chose.
C'est notre langue qui représente notre véritable
racine principale et qui nous met en liaison avec la richesse
extraordinaire que représente l'expérience
millénaire dont nous ont fait don nos ancêtres, dans
tous les domaines. Cette histoire du
peuple béarnais est mémorisée
dans le béarnais et ne demande qu'à être
décryptée. Un mot
est porteur de sens et porteur d'histoire; c'est une création
humaine.
Dans ces temps incertains, faits de bouleversements incessants,
il y a naturellement un désir de faire le point , de se
situer dans une lignée qui a dégagé au fil
du temps des techniques de survie particulières, adaptées
aux circonstances; une lignée qui a développé
des formes de relations spécifiques modelées par la
nécessité (notamment celle de l’entraide,
la solidarité, l'union pour faire face à
l'adversité ), le relief ,
le temps...et les aléas historiques. Notre belle langue
reflète ce façonnage régulier,
ininterrompu, qui s’est déroulé sur plus
d’un millénaire et nous révèle , non
seulement la façon dont nos ancêtres communiquaient
entre eux, mais également leur façon d’être
ensemble et leur relation au monde.
Toute langue nous interpelle et une
langue qui meurt, c'est une partie de nous-même qu'on ne
connaîtra jamais, à fortiori s'il s'agit de la
langue de ses propres ancêtres.
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Ubert Dutech - ( Lo Noste Béarn &
lebearn.net )
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